La différence entre ce que tu peux accepter et ce que tu dois refuser

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« Mais qu’est-ce que vous foutez, à part vous plaindre ? »

Publié le 16/06/2015 par Fabien Granier sur blogs.rue89.nouvelobs.com


« Moi, je dis qu’il n’y a qu’un seul principe dans la vie. Qu’un seul ! C’est de savoir – en toutes circonstances – faire la différence entre ce que tu peux accepter et ce que tu dois refuser. Tout le reste… »

C’est Francis qui parle. Francis, le forestier. Tout en pattes et en béret. Les coudes jamais trop loin des côtes. Les mains jamais plus hautes que les coudes. Des gestes au rabais sous un bois de visage. Un sourire à la manque, à peine tracé, d’où sortent des mots minuscules. Francis (qui d’ailleurs, en vrai, ne s’appelle pas Francis), la soixantaine bonhomme, sereine, qui tranche à s’en blesser avec la fête qui tonne autour de lui.

Attends, je situe. Mai. Grand beau. Sur une causse paumée du sud Lozère. Peut-être 60 ou 70 personnes en train de hurler de joie. De danser. De s’étreindre. De se rencontrer. De se promettre. Un ciel blanc d’étoiles. Une cuisse de bœuf à la broche. Des odeurs de pin, de craie et de bruyère…

Putain de printemps

Elle était prévue de longue date, cette bringue. Pas vraiment de prétexte. Des amis bien renfrognés avaient juste décidé de convier le monde entier à venir goûter un peu de leur confort rural. C’est pas la fête qui nous a surpris. Ni le fait de se revoir.

C’est le printemps.

Le putain de printemps qui pour la première fois, dardait quelques beaux jours sur cette horrible année 2015.

Pas un de nous s’attendait à se retrouver planté de chaleur sur cette causse en mousse sèche, à discuter, à trinquer, à parler de projets, à regarder sans rien dire les gamins épuiser en courant leur – pourtant si vaste – potentiel de conneries.

Deux bouteilles poussiéreuses

C’est là que j’ai rencontré Francis. Sa démarche, sa dégaine, son âge, son béret, son calme n’avaient à première vue pas grand-chose à faire ici, dans une fête déchaînée de trentenaires. Pourtant, non seulement il était là, accompagné d’une petite bande d’anciens, mais en plus il paraissait parfaitement à son aise. Imperturbable. Oscillant d’une grappe à une autre. Présentant ses collègues – à peine moins à l’aise. Parlant sans se plaindre par dessus la musique. Il me fascinait assez, je l’épiais du coin de l’œil, sans que l’occasion ne se présente d’entamer la bavette avec lui.

Elle a fini par se présenter. Assez tard. Sous forme liquide.

Avec un groupe de tout nouveaux meilleurs amis, nous en étions à parler de comment les villes avaient assassiné les cirques en remplissant les terrains vagues de zones commerciales et de mobilier Vinci quand il nous arrêté d’un coup sec.

« Bon, les gars, c’est pas que je voudrais vous empêcher de gémir, mais là… »

Dans un panier, deux bouteilles poussiéreuses et très claires.

Francis, le fautif

Traditionnellement, dans une soirée, c’est le signal. Tu sais que tu n’es pas couché. Que tu ne pourras plus être sérieux. Que tu t’apprêtes à remettre les rênes de ta conduite à quelque chose de supérieur à toi. Et qu’avant l’aube, une grande partie des problèmes du monde contemporain devraient pouvoir trouver leurs solutions. En remplissant nos verres de son sérum de vérité, Francis était clairement en train de nous proposer de passer la cinquième.

Et ça n’a pas coupé.

Autour des bouteilles, l’assemblée la plus hétéroclite qui soit. Ça venait d’à peu près toutes les Cévennes possibles. Du Larzac jusqu’en Haute-Loire. J’étais le plus septentrional des habitants du massif. Il y avait là une marchande de pruneaux, un couvreur breton converti dans la lauze, un météorologue à moustache, une bergère, un monteur de chapiteaux, une jeune fonctionnaire découvrant le sérum avec délectation, un Portugais exilé dans le Velay vitupérant contre la bigoterie du Puy… Et bien sûr, encadré par ses deux potes : Francis – le fautif. Sourire droit et mots rares. Se frayant un chemin dans les conversations en ouvrant des yeux brillants.

Et tout ce petit peuple s’entamait l’entendement à la même source. Une paire de gnôles radicales. Fruit et bois. Parfaites.

La dame aux pruneaux

Dehors, le printemps envoyait ses trilles et ses crapauds. On faisait connaissance, toutes barrières rompues. Ça croyait en Dieu et ça n’y croyait pas. Ça aimait des femmes ou des hommes ou les deux. C’était jamais assez riche. Et ça n’avait jamais le temps. La conversation tournait, rebondissait, mais revenait toujours au même endroit : la marchande, le couvreur, le météorologue, le monteur de chapiteaux… tout le monde se plaignait du travail, du manque de travail, du trop de travail et surtout du niveau alarmant des revenus. Des constats alarmants succédaient aux débordements d’enthousiasme, et réciproquement.

C’est quand la dame aux pruneaux a commencé le récit tragique d’un jour de foire où elle n’a rien vendu que Francis a chopé pour de bon la conversation en vol.

« Eh, oh. Si c’est pour raconter ses misères, moi, je les récupère, les bouteilles. »

« Si vous voyiez les gars de mon âge… »

Mouvement de protestation hilare, mené par les deux potes. Les pruneaux se sont tus, et l’attention s’est d’un seul coup reportée sur notre ami à l’optimisme agressif. Autour de nous, la fête allait crescendo. Il fallait tendre l’oreille. Alors on l’a tendue.

« C’est pas qu’il n’y a pas de raisons de se plaindre. Mais je trouve qu’on se plaint trop. Trop et tout le temps. Et encore : vous, vous êtes jeunes… Mais si vous voyiez les gars de mon âge… Quand c’est pas le dos, c’est le cœur. Quand c’est pas le cœur, c’est le fils. Et quand c’est pas le fils, c’est les impôts, les patrons, ou bien les employés. A jet continu, ça se plaint. Merde ! Epargnez-nous ça dans les fêtes, quoi. C’est pas ici, ni comme ça qu’on va les résoudre les problèmes… »

Tu comprends pas, vieux… On se plaint pas : on se marre, quelqu’un lui lance ! C’est notre manière à nous de purger le mal. Ça nous aide à faire la fête comme des désespérés. Tu comprends pas parce qu’on n’a pas grandi à la même époque.

« Qu’on n’ait pas grandi à la même époque, vale ! C’est clair. Mais va pas me parler de conflit de générations. Tel que tu me vois, je me targue de participer à toutes les fêtes que je peux, de sympathiser sans souci avec des gens plus jeunes que moi et de n’être jamais tombé dans le piège de l’âge. Ce que je te raconte, ça n’a rien à voir avec ça. »

On ne négocie pas avec un bûcheron

Selon lui, le drame de 2015, c’était pas les attentats, les migrants, le Président ou le climat. Le drame – que lui a vu grandir dans les esprits –, c’est l’abattement généralisé, cette insatisfaction et le manque de rebond qui caractérise ses contemporains. Juré, il a vu naître cet état de fait au début des années 90 ! Et ça l’a irrité au point de tout plaquer pour continuer à mener sa vie d’optimisme et de combat.

Francis était forestier. Ça veut tout dire, « forestier ». Mais lui se caractérise comme ça. C’est un beau mot qui décrit très bien la réalité de son métier.

Du moins ce qu’a été son métier.

Laurent (Lino Ventura) dans « Les Grandes Gueules », de Robert Enrico, 1965

Laurent (Lino Ventura) dans « Les Grandes Gueules », de Robert Enrico, 1965

A 18 ans, Francis habitait dans le Forez, et ne possédait comme conviction que celle – solide – de ne jamais s’emmerder, et surtout de ne pas se laisser emmerder. Quand il était sans le sou, il allait s’enquérir de coupes auprès des scieries de Mende. Elles passaient commande. Lui rassemblait une équipe, puis partait avec les tronçonneuses, les scies, les cordes, les gaules, un camion Fiat pérave et du matos de camping.

Avec ses potes, ils avaient leurs réseaux, leurs connexions. Ils achetaient des parts dans leurs coins favoris de forêt. Ça durait deux ou trois semaines. Puis ils revenaient en ville vendre la lot à la scierie.

Si les accords tournaient mal, il y avait le copain de 300 livres pour faire comprendre au patron qu’on ne négocie pas avec un bûcheron.

« C’était pas le bon temps. C’était un temps »

La thune se partageait sur le capot du Fiat. Des petits tas de billets de banque. Part égale.

« Dix ans, on a fait ça. Dix ans : et jamais un seul problème. Même pire, je vais te dire : ça nous arrivait de décider spontanément de payer plus tel ou tel pote parce qu’il était dans une impasse. On réduisait nos parts. On s’en tapait du pognon : on menait les vies qu’on voulait. »

Un de ses potes présent autour des gnôles avait apparemment travaillé avec lui. Il est intervenu avec une voix de cheminée :

« Je sais pas si tu peux te représenter. Imagines : t’as 20 piges, t’es entre potes. Tu bosses – bon – un peu mais pas trop. Le soir, c’est pèche, baignade, et déconnade. Le top. »

« Ouais mais attention », a anticipé Francis :

« Je te connais. Dans deux minutes, tu vas me sortir que c’était le bon temps et toutes ces conneries. C’était pas le bon temps. C’était un temps. Il a passé. Il se trouve juste que nous, on a eu la chance ou l’instinct de se trouver un planque parfaite. Et des planques, t’en as partout. A toutes les époques. Il suffit juste de savoir d’y mettre. »

Le collègue s’est mis à ricaner en lichant une goutte de son verre en pyrex… Genre.

Et puis un jour : salaire fixe, boulot calme…

Cette vie, ça a duré dix ans.

Puis des gars sont venus trouver Francis un jour sur un chantier de coupe. Ils ouvraient une école de foresterie quelque part dans le Forez et ils étaient à la recherche de formateurs. Des directeurs de scierie l’avaient poussé.

Lui qui n’avait jamais été formé à rien.

L’idée lui a paru idiote.

« Mais tu vois… On merde tous un jour : j’ai accepté. »

Salaire fixe. Boulot calme. La vie rêvée telle qu’on te la vend dans les journaux. Il a accepté, Francis. Fermant la porte à dix années de règne pépère au fond de la forêt. Il est parti enseigner.

« Pendant un temps, ça m’a – je dirais – convenu. Le contact avec les jeunes m’a empêché de virer vieux con. Je sortais toujours dans la forêt, même si je devais rentrer chaque soir. Je trouvais – j’appellerais pas ça du plaisir – mais des compensations. »

Cinq année sont passées. Puis le voile a cédé. La supercherie lui a sauté au visage.

« Y avait un truc qui m’allait pas, tu vois. Je devenais maussade. Plus ça allait, moins je comprenais ce que je foutais là, à enseigner un truc que je n’avais jamais appris, à des jeunes qui de plus en plus me parlaient un jargon imbitable à base d’annuités, de “ sécurité de l’emploi ” et de plans de formation. Largué, j’étais. Je me sentais minable. Un garde-chiourme, envoyé pour faire rentrer la jeunesse dans les rangs. Faire en sorte qu’ils fassent docilement ce qu’on attendait d’eux. »

Des mois d’insomnies, Francis démissionne

Le contenu du verre disparaît d’un seul coup dans la bouche de Francis.

« La retraite. J’ai cru rêver la première fois qu’un jeune m’a sorti ça… Il devait avoir 18 ou 20 ans et il se souciait de sa retraite… La retraite… Putain de domestication, ouais ! »

Lui, jamais il ne serait rentré dans les bois s’il avait fait ces calculs. C’est le plaisir et rien d’autre qui l’y avait conduit. Et le plaisir, dans le centre de formation, il n’en était jamais question. Pas une seule seconde on tentait de le susciter. De l’encourager. Pas une seule fois on ne disait à ces jeunes que la vie, c’est pas le salaire. Que quitte à passer des plombes sous des arbres, à faire des métiers dangereux, coupant, glissant, autant qu’on y aille par goût. Par aspiration.

Il fallait être un peu inconscient. Un peu déséquilibré. Un peu fou, quoi. Pas calculateur. En tous cas : surtout pas pour ce métier précis.

Après des mois d’insomnies, il a fini par démissionner. Et depuis : terminé la forêt ! Francis s’est mis à enchaîner les boulots les plus rudimentaires avec une délectation d’homme libre. Maintenance. Réparation. Chauffe. Récoltes. Il choisissait ses boulots en fonction de son seul plaisir. De ce qu’il avait envie de faire. Et non seulement il s’en est sorti, mais il s’est même mis à prospérer. A vivre non seulement serein, mais à l’abri du besoin.

« Moi, je dis qu’il n’y a qu’un seul principe dans la vie. Qu’un seul ! C’est de savoir – en toutes circonstances – faire la différence entre ce que tu peux accepter et ce que tu dois refuser. Tout le reste… »

« Cassez-vous en, de vos tafs »

Tout le reste ça suit. Il en était convaincu. Le boulot, l’argent. Les relations sociales. Les bonnes décisions. Tout vient naturellement à celui qui sait refuser de faire ce qui – au fond – le révolte.

« Si ça te révolte, les pruneaux… Et toi, le couvreur, si tu le trouves tant malhonnête, ton patron… Mais qu’est-ce que vous foutez, à part vous plaindre dans des fêtes ? Faut arrêter ça, les gars ! Soit c’est bien et ça vous convient, quitte à retoucher des trucs, soit c’est intolérable.

Et si c’est intolérable au point que vous vous sentiez obligé d’en parler un verre de gnôle à la main, alors moi je vous donne un conseil, hein, c’est : cassez-vous en, de vos tafs… Et choisissez-vous une autre vie ! »

Le groupe s’était divisé. Discrètement, il y avait ceux qui avaient posé leur verre pour retourner danser, sans doute passablement ébranlé par le sérum de vérité, et ceux qui l’écoutaient avec plaisir.

Voyant qu’il était peut être allé un brin trop loin, Francis a ralenti la charge. Bien sûr, les décisions, c’est ce qu’il y a de pire. On n’est jamais à l’équilibre. Il y a toujours des pertes. Mais pour lui, c’était sans appel : il fallait se construire des opinions. Il fallait savoir, instinctivement, refuser de faire ce qu’on ne voulait pas faire. Refuser de se mettre dans des positions semi-serviles.

« Mais pour ça, il faut jamais s’arrêter d’apprendre. Jamais s’arrêter de lire, de se renseigner, de connaître. Moi, c’est pour ça que je réponds “ présent ” dès qu’on m’annonce une fête. Même une fête où les gens ont 30 ans ou plus de moins que moi. C’est comme ça que j’apprends. En écoutant vos vies. En écoutant vos musiques. En vous voyant faire la java et être con… Si j’arrête ça, si j’arrêtais de côtoyer pour de vrai les gens avec qui je vis… Je crois que je me mettrais à ne plus comprendre ce qui m’entoure. Et je finirais aigri. »

Le sérum avait marché

La conversation s’est éternisée, sur fond de fête réduite. Puis éteinte. Et le soleil a fini par se lever à nouveau. On était toujours là, groupe enjoué, autour de deux bouteilles vides. Quand les premiers enfants survoltés, suivis de parents hagards, ont commencé à s’approcher des tables pour le petit-déjeuner, on a convenu qu’il était peut être temps d’arrêter.

On avait trouvé tous nos recours. Nos vies paraissaient nettement simplifiées. Nettement plus légères. Le sérum avait marché. La bringue, aussi. Et Francis, l’anarcho-optimiste, venait de nous apprendre à prendre de bonnes décisions.

On s’est quittés bons copains. Peu de chance qu’on se revoie jamais. Je crois qu’il habite dans les environs de Rodez, maintenant. Ou de Figeac. En tous cas, loin du Forez. Loin de Mende. Il partage sa vie entre les expédients et les voyages. Toujours sa quête de rencontres et d’instruction par le plaisir. Il a repris son panier, ses quilles et ses bouchons. Il n’a pas dit au revoir.

Sur l’A75, entre Marvejols et Clermont, dans ma tronche, ça tourne en boucle. « La différence entre ce que tu peux accepter et ce que tu dois refuser. »

Vérité franche. Epaisse. Vérité de bûcheron.

Alors, par exercice, je me refais le déroulé des événements et décisions qui ont marqué le monde ces dernières années.

Et j’y applique le filtre de Francis, le forestier.

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